Fragment d'interview par Johann Bonilla, à l'occasion de l'exposition personnelle "En premier, ne pas nuire" au Centre d'art Ronzier, UPHF Valenciennes, février 2025.
"L’artiste explore en particulier ce qui est mutant, grotesque, monstrueux ou en dehors des normes dans la nature. Adoptant une approche à la fois anatomique (parfois presque clinique) et symbolique, elle sublime ces phénomènes à travers d’un langage particulier. Dépouillant ses œuvres de toute catégorie ou moralité, elle les met à nu avant de les recouvrir et de les réinscrire dans l’espace avec tendresse et un grand soin." Johann Bonilla, 2025.
Johann : Tes œuvres semblent osciller entre attraction et répulsion, douceur et monstruosité. Quelles émotions explores tu dans cette dichotomie ?
Élodie : Je suis captivée par tout ce que la société juge et rejette, tout ce qui est classé comme monstrueux, sale, dégoutant et répugnant. Plus largement, par le corps humain, ses activités, les fluides qu’il produit. Aussi, des corps qui sortent de normes : déformés, augmentés ou amputés… tout ce qui est non standard dans le vivant m’interpelle, y compris les « anomalies » dans le monde animal, végétal et minéral.
Les humains jugent beaucoup tout ce qui est vivant et qui ne rentre pas dans une norme établie, qui ne correspond pas à une culture, à ses standards. Et je pense que c’est pour cette raison que je crée des choses un peu déformées, jamais figuratives, sinon plus organiques. Mes œuvres sont plutôt des accumulations de tout ce que j’observe et ressens.
Il y a un rapport entre attraction et répulsion dans ma façon de travailler. Je pense que j’apporte une certaine douceur en travaillant avec des matériaux textiles, principalement le tricot, le crochet, la broderie de perles et le tissage… des matériaux qui sont assez doux, souples, et qui font référence à des choses mouvantes et changeantes. Ces matériaux, habituellement recouvrent le corps, le protègent, le cachent, le déguisent ou parfois le travestissent.
Je laisse ensuite les personnes s’approprier mon travail. Je me nourris énormément de leurs ressentis. C’est très important pour moi de discuter avec elleux lorsqu’ils découvrent mes créations, car leurs points de vue enrichissent ma démarche. Parfois, certaines personnes sont même choquées. À première vue, elles sont souvent attirées par le côté textile, tricot, qui évoque des choses familières et rassurantes. Elles s’identifient ou disent : « Ah, mais je connais ça, mes grands-parents tricotent. » Il y a ce point d’accroche initial.
Cependant, quand j’explique mon point de départ et ce qui m’intéresse, un certain dégoût peut surgir, là où il n’existait pas avant. Je trouve cela fascinant. Cela révèle une dimension pédagogique dans mon travail, car j’aime sensibiliser et échanger sur le regard que nous portons sur nos corps. Ce regard, je le trouve souvent maltraitant. On ne laisse pas vraiment nos corps être libres, car la société nous impose des contraintes. Et, au lieu de nous réapproprier nos corps, nous finissons par nous approprier ces contraintes.
Dans ma démarche, j’ai envie d’inviter les gens à se réapproprier leurs corps, leurs pensées, leurs croyances, et à se sentir libres d’être qui ils veulent, comme ils le veulent.
Corps étrangers / corps magnifiés - texte d'henri duhamel (mars 2023)
la petite fabrique du vivant d'Élodie Derache
C'est quoi un corps ? C'est quoi mon corps ? Des formes, des matières, des bruits, des odeurs, des douleurs, des sensations… Cette matière vivante qui nous compose, si proche de nous, et pourtant si étrangère. Bien souvent, évoquer le corps – cette masse grouillante et vivante – nous dégoûte, nous gêne ou dans le meilleur des cas, nous fait rire. Soit il n'est pas pris au sérieux, soit il minoré, déprécié, réduit à la honte ou à la peur. C'est à l'encontre de ces constats que se situe la démarche d'Élodie Derache.
Regarder à l'intérieur / révéler
Entrailles, boyaux, viscères, nerfs, poumons, cerveau, poches, glandes, tissus, écoulements, digestion, sécrétion… Tels sont les mots et les images qui nous viennent à l'esprit quand nous découvrons les sculptures de l'artiste. Plutôt que détourner le regard, Élodie Derache choisit de le poser sur ce qui nous constitue, de manière intime, et qui assure nos fonctions vitales. Inspirée d'imageries médicales anciennes et de lectures scientifiques, l'artiste part d'un point de départ anatomique pour mieux s'en détacher. Différentes pratiques (yoga, méditation, sport…) alimentent également de l’intérieur cette exploration sensible du corps. Ses créations récentes laissent de côté la dimension strictement humaine et médicale pour s'ouvrir à d'autres anatomies, si proches de nous : celles du végétal, du minéral et de l’animal. Partant du constat que nous faisons partie de la Nature, celle-ci est un miroir dans lequel nous trouvons des correspondances avec d'autres formes du vivant.
Faire / Réparer / Magnifier
La dimension manuelle est essentielle. À l'image de l'ouvrage d'un ver à soi, de la confection d'une chrysalide par une chenille ou la constitution des alvéoles d'une ruche par des abeilles, la forme sculpturale se fait au fur et à mesure, de manière quasi instinctive. Comme elle le dit : « j'assiste juste la forme à se créer ». Au geste répété, précis et minutieux du crochet ou de l'aiguille se confronte la surprise de formes qui s'enfantent au fur et à mesure. Dans sa petite fabrique du vivant, l'artiste déploie tout un bestiaire digne d'un cabinet de curiosités, où se côtoient des organes, des flores et autres créatures colorées, toutes plus fabuleuses et fantastiques. De petits écrins ou structures en céramique – tantôt socles, coquilles, carapaces, os ou branches – viennent soutenir, prolonger, protéger les pièces tricotées ou crochetées. Ou à l'inverse, ce sont les pièces textiles qui viennent langer les éléments modelés, comme au creux d'un nid. Élodie Derache intervient sur ses sculptures comme pour en prendre soin, les réparer, les magnifier. L'ornementation, souvent foisonnante, confère à la sculpture une dimension précieuse, voire luxueuse, réunissant les pratiques textiles quotidiennes avec l'univers de la haute-couture et de la joaillerie. L'intention est de faire de notre corps un bijou afin de « révéler le précieux qui est à l'intérieur », nous dit l'artiste.
Transformer / se métamorphoser / (se) relier
La plasticienne part de dysfonctionnements, d'imperfections, de fêlures et de fragilités pour mieux explorer leur rémission, leur résilience et leur vitalité. Elle devient tisseuse du vivant et réparatrice. Les œuvres, pour une partie d'entre elles, ne sont pas figées de toute éternité, elles évoluent et peuvent prendre plusieurs formes successives dans le temps. Par ailleurs, plusieurs pièces sont pensées pour être portées à même le corps. La sculpture devient une extension physique ou symbolique du corps : un parement, une protection qui modifie notre anatomie, notre psyché et nos émotions.
De manière joyeuse et pétillante, les créations d'Élodie Derache célèbrent la liberté et notre potentiel de transformation au sein du monde. La démarche de l'artiste s'annonce comme une entreprise optimiste de réappropriation de notre anatomie (physique, psychique, émotionnelle) qui n'est pas uniquement individuelle mais aussi collective. Se relier à soi et aux autres, et ce pour « habiter pleinement son corps », cet étranger au potentiel insoupçonné…
Henri Duhamel (mars 2023)
photos Louise Hequet
